Cours de récréation : avons-nous vraiment partagé l’espace ?

Depuis plusieurs années, des écoles belges ont repensé l’organisation de leurs cours de récréation afin de prévenir les violences et le harcèlement scolaire.

L’intention est excellente.

Un dispositif développé notamment dans le cadre des travaux menés autour de l’Université de Mons propose de diviser la cour en plusieurs zones clairement identifiables : un espace où l’on peut courir et jouer au ballon, un autre où l’on peut courir sans ballon et, enfin, une zone consacrée aux jeux plus calmes, sans course.

L’objectif est de mettre fin à une cour de récréation où chacun fait ce qu’il veut partout, où les ballons traversent les groupes, où les collisions provoquent des conflits et où les adultes chargés de surveiller ont parfois bien du mal à distinguer le jeu de l’agression.

Sur le principe, cela a du sens.

Mais à force d’observer les cours de récréation et surtout d’écouter les enfants et les adolescents que j’accompagne, notamment lorsqu’ils viennent me parler de harcèlement ou d’exclusion, une question s’impose à moi :

Avons-nous réellement régulé la cour de récréation ou avons-nous seulement dessiné des frontières au sol ?

Partager l’espace… mais pas forcément le pouvoir

Prenons la zone consacrée aux jeux de ballon.

Très souvent, c’est une partie importante de la cour. Et très souvent aussi, elle est essentiellement occupée par un petit groupe d’enfants, généralement des garçons qui jouent au football.

Cela pourrait ne poser aucun problème si cet espace était réellement accessible à tous.

Mais ce n’est pas toujours ce qui se passe.

Car il existe un élément que les lignes tracées sur le sol ne régulent pas : le ballon lui-même.

Celui qui apporte le ballon ou qui en contrôle l’usage dispose de fait d’un pouvoir considérable.

Il choisit qui joue.

Il constitue les équipes.

Il décide parfois qui peut entrer sur le terrain et qui doit rester à l’extérieur.

Il peut intégrer un enfant aujourd’hui et l’exclure demain.

Et progressivement, une partie de la cour censée appartenir à tous peut devenir le territoire d’un groupe restreint.

On a donc réglementé l’espace physique sans nécessairement réglementer l’accès à cet espace.

Le football n’est évidemment pas le problème !

Il ne s’agit pas ici d’accuser le football, ni les garçons qui aiment y jouer.

Le football est un formidable jeu collectif. Il permet de courir, coopérer, négocier, apprendre les règles et vivre ensemble.

Le problème apparaît lorsque l’activité d’un petit groupe devient la seule activité autorisée de fait sur la plus grande partie de l’espace disponible.

Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle.

Des travaux sur les cours de récréation montrent depuis longtemps que les jeux de ballon, et particulièrement le football, ont tendance à occuper de grandes surfaces centrales tandis que d’autres enfants notamment des filles, mais aussi des garçons moins sportifs, plus jeunes ou moins intégrés socialement occupent davantage les bords de la cour.

La question n’est donc pas seulement : « Qui a le droit d’aller dans cette zone ? »

Elle devrait être :

« Qui peut réellement y entrer, y jouer et y trouver sa place ? »

Quand le ballon devient un outil de pouvoir social

Dans une cour de récréation, la sélection des équipes n’est jamais totalement anodine.

Être choisi en premier signifie quelque chose.

Être systématiquement choisi en dernier également.

Et ne jamais être choisi du tout encore davantage.

Il suffit d’écouter certains enfants raconter leurs récréations.

« Ils disent que je suis nul. »

« Ils ne me prennent jamais dans leur équipe. »

« Les filles ne peuvent pas jouer parce qu’elles sont nulles au foot. »

« C’est lui qui a le ballon, donc c’est lui qui décide. »

Ce ne sont pas nécessairement des situations de harcèlement au sens strict.

Mais ce sont parfois les ingrédients à partir desquels se construisent les hiérarchies sociales de la cour : les dominants, ceux qui peuvent rester près d’eux, ceux qui doivent négocier leur place… et ceux qui sont exclus.

Or le harcèlement scolaire ne se résume pas aux coups et aux insultes.

L’exclusion répétée du groupe constitue elle aussi une violence sociale.

Et que deviennent les autres enfants ?

C’est là que le paradoxe du découpage de certaines cours apparaît.

Une activité pratiquée par relativement peu d’enfants peut disposer d’une surface considérable parce qu’elle nécessite de courir et de faire circuler un ballon.

Les autres enfants doivent se partager ce qui reste.

Certains discutent.

Certains jouent.

Certains cherchent simplement un endroit où être tranquilles.

D’autres voudraient courir mais ne jouent pas au football.

Et beaucoup se retrouvent dans des espaces plus petits où davantage d’enfants doivent cohabiter.

Cette proximité n’engendre évidemment pas automatiquement du harcèlement. Mais lorsque beaucoup d’enfants aux besoins différents sont concentrés dans un espace réduit, les frictions, les conflits de territoire et les interactions imposées peuvent se multiplier.

Autrement dit, en voulant réduire les conflits de territorialité, on peut parfois déplacer le problème plutôt que le résoudre.

Une question de genre également

L’occupation de la cour n’est pas neutre du point de vue du genre.

Des observations réalisées dans différents contextes scolaires montrent régulièrement la même tendance : les garçons occupent davantage les grands espaces centraux consacrés aux jeux sportifs tandis que les filles utilisent davantage les espaces périphériques.

Non pas nécessairement parce que les filles préféreraient naturellement rester sur les côtés.

Mais parfois tout simplement parce que l’espace central est déjà occupé.

Et lorsqu’une fille souhaite jouer au football, elle peut encore se heurter à un autre filtre :

« Elle est nulle. »

Son accès au terrain dépend alors du jugement du groupe qui l’occupe.

Il ne suffit donc pas d’écrire qu’une zone est ouverte à tous pour qu’elle le soit réellement.

Réguler l’espace ne suffit pas

Le principe des zones dans les cours de récréation reste intéressant.

Je ne pense pas qu’il faille l’abandonner.

Mais il faudrait peut-être aller au bout de sa logique.

Si l’école décide que l’espace de la cour appartient à tous, alors elle doit aussi réfléchir à la manière dont les enfants accèdent aux différentes zones et aux ressources qui permettent de les occuper.

Pourquoi le ballon devrait-il appartenir à celui qui l’apporte ?

Pourquoi un enfant devrait-il pouvoir décider seul de la composition des équipes ?

Pourquoi le football devrait-il disposer tous les jours du même espace ?

On pourrait imaginer des ballons appartenant à l’école, des rotations entre activités, des terrains accessibles à différents groupes à différents moments, des équipes constituées autrement que par les leaders du groupe, ou encore certains temps de récréation permettant de découvrir d’autres jeux collectifs.

Pas pour empêcher les enfants de jouer librement.

Mais précisément pour que la liberté des uns ne finisse pas par supprimer celle des autres.

La cour de récréation est une petite société

C’est peut-être finalement ce que nous oublions.

Une cour de récréation n’est pas seulement un endroit où les enfants se défoulent entre deux cours.

C’est une véritable microsociété.

On y apprend à prendre sa place.

À négocier.

À partager.

À perdre.

À gagner.

À intégrer quelqu’un dans son groupe.

Ou à l’en exclure.

Tracer des lignes de couleur au sol peut aider les enfants à comprendre où certaines activités sont possibles.

Mais les lignes ne suffiront jamais à régler les rapports de pouvoir qui existent à l’intérieur de ces espaces.

Nous avons commencé à réguler les territoires. Il nous reste peut-être maintenant à réfléchir à la manière dont se distribuent, dans ces territoires, l’espace, les ressources et le pouvoir.

Car prévenir le harcèlement ne consiste pas seulement à intervenir lorsque l’un des enfants dépasse une ligne.

C’est aussi veiller à ce que chacun puisse réellement trouver sa place dans la cour.

 

 

UFAPEC « Cour de récréation : une place égale pour les filles et les garçons ? » (2018).

UFAPEC « Nos cours de récréation : entre sécurité et prise de risque nécessaire ? » (2023).

UFAPEC « Les espaces naturels dans la cour de récréation : un atout pour les relations sociales et la scolarité ? » (2015)